On the road

J27 – Rousses à Cap De Coste



Papa ne prend même plus la peine de venir nous voir pour nous réveiller ; ce matin, il a crié : “Anna, Liv, Nils, debout!”. Alors, on s’est mis debout, et pour cette première nuit à la belle étoile passée à trois, je me suis réveillé avec une odeur nauséabonde, avant de m’apercevoir que la bouche d’un de mes chers frère ou sœur était dangereusement proche de mon nez.
Puis on a rangé nos lits et nos affaires, et sommes sortis pour entamer notre petit-déjeuner. Il était constitué de pain, de Philadelphia et de confiture de fruits rouges, accompagnés de pêches et d’un Innocent. Je me suis régalé, alors que Papa m’a dit qu’il avait eu l’impression d’étaler du yaourt sur sa tartine.

Après avoir vérifié que nous n’avions rien oublié, nous sommes partis. Nous avons continué la douce montée commencée la veille, en pensant à la terrible ascension du Mont Aigoual qui nous attendait. Après quelques kilomètres, nous avons fait un nouveau checking de l’eau qu’il nous restait : un total de 2 L pour 4 personnes et 22 km de montée. Nous avons réparti l’eau le plus équitablement possible, et avons continué la gorge sèche.
Nous étions en route depuis un peu plus d’une heure quand nous sommes tombés sur une source, sans aucun panneau indiquant si l’eau était potable ou non. À nos propres risques, nous avons rempli nos gourdes après que Papa a goûté l’eau (jugée bonne) et qu’il nous a dit que, pendant 4 ans, en Écosse, il avait bu l’eau de pluie. Fiers de notre trouvaille, nous avons repris la route, aisément.

Nous avons roulé longtemps. Les écarts se creusaient : j’étais pas trop loin derrière Papa, alors que je ne voyais plus Anna et Nils depuis longtemps. Finalement, on s’est arrêtés sur un banc d’un petit village, près d’une source tarie. Anna a ramené à Papa une belle plume, bleue avec des stries noires.
Nous avons pris une belle pause, puis sommes repartis pour le Mont Aigoual, toujours lointain et invisible.

À l’arrêt suivant, nous avions déjà fait une belle distance, compte tenu du temps passé à monter. J’étais tout devant depuis des kilomètres, je roulais facilement. Je me suis arrêté à un croisement, où un panneau indiquait : “MONT AIGOUAL > 8 KM”. Sur ma droite, un petit hameau de maisons, trois ou quatre, cinq au plus. Une dame âgée, mais vive, déballait ses courses, et je lui souhaitai une bonne journée. Un quart d’heure plus tard, Papa me rejoignait, suivi d’Anna dix minutes après, puis de Nils.
Alors qu’ils posaient encore leurs vélos, je vis un miracle : un magnifique cheval blanc, les pattes avant sur la terrasse de la dame, essayait en vain d’attraper le pain tout juste acheté. On s’approchait tous au plus près de la barrière pour mieux voir, quand la dame sortit. On s’expliqua, et de fil en aiguille, la conversation s’entama.
On apprit que le cheval appartenait à sa fille, que le second était décédé. Qu’elle venait de Montpellier et qu’elle était allée au lycée La Merci, comme mes copines. Qu’une de ses amies enseignait à Nevers, mon lycée, et qu’elle faisait partie de l’Hospitalité Saint-Roch. C’est l’Hospitalité qui s’occupe des malades ou des personnes âgées pendant les pèlerinages, le plus souvent à Lourdes.
Puis il était à nouveau temps de partir. On salua notre nouvelle connaissance, ravis d’avoir pu parler à une dame aussi gentille.

On a repris les vélos, et je suis restée première, loin devant, pendant longtemps. Je faisais des pauses de temps en temps, où seul Papa me rejoignait rapidement. Nous devions à chaque fois attendre un quart d’heure avant de revoir Anna et Nils.
Quand nous sommes arrivés si haut que le brouillard devenait, par moments, à couper au couteau, je me suis arrêtée. Papa m’a dit qu’il préférait que je reste avec eux, pour des raisons de sécurité. La pause s’est déroulée dans la fraîcheur, et je n’ai plus rangé mon pull depuis. J’ai mangé ma pomme et proposé l’autre à Papa, qui a partagé son Snickers avec moi.
Puis, une fois qu’Anna et Nils eurent fait leur pause et mangé, on s’est mis en route pour les derniers 4 km. Sans voir Papa, les arbres ni les voitures, j’ai pédalé fort, dans le brouillard, et finalement je suis arrivée en haut, essoufflée mais fière. J’étais frigorifiée, et j’ai fait le tour de l’observatoire avant d’apercevoir le pull orange fluo de Papa.
On est allés au restaurant du sommet, que Papa nous promettait depuis le début de la montée, pour découvrir que le service était fini et qu’on ne pouvait manger que de misérables sandwichs à 10 €. Alors, on a mangé des chips et des Kit-Kat, accompagnés de chocolat chaud et de café.
Papa trouvait l’endroit gâché par une déco pourrie, pas du tout cosy, et un personnel bof. Ils se battaient entre eux et j’ai dû ramener le plateau qu’il avait laissé à table. L’endroit ne servait que le midi et seulement en été.
Nous sommes partis, un peu amers, descendre dans le froid.

La descente a commencé vers 15h30, et nous étions frigorifiés. Pourtant, nous descendions des 1550 m d’altitude et de son brouillard, mais ne parvenions pas à nous réchauffer avec un tel vent en pleine figure.
Nous nous sommes arrêtés à notre traditionnel petit magasin, ravis de revoir la gentille belle dame qui le tenait. C’est un magasin collé à l’office du tourisme — les deux seuls bâtiments dans l’immensité de ce flanc de montagne — qui propose des produits du terroir.
Mon rayon préféré est celui des savons, des crèmes et autres produits à base de lait d’ânesse, de brebis et divers.
Nous y avons acheté des cadeaux pour remercier notre gentille voisine, qui surveille notre maison et nos animaux depuis plus de 16 ans à chacun de nos départs en vacances, du fromage que nous pourrons goûter, et des sucettes au miel si grosses qu’on les mange en plusieurs fois.
Nils est arrivé bien après nous, alors qu’on était en descente : il avait crevé un km plus haut, sans qu’on le sache. Alors Papa a entrepris de réparer son pneu, puis nous sommes enfin repartis.

Nous sommes arrivés au village de l’Espérou, où j’ai acheté un mammouth et du chocolat, Anna un mammouth et plein de bonbons, et Nils un taboulé et plein de bonbons.
Le temps que Nils mange son midi à 16h30, j’ai mangé mon mammouth et Papa a beaucoup sympathisé avec un autre papa, qui rêve de faire comme nous quand ses enfants seront plus grands.
Une bonne demi-heure plus tard, nous avons dit au revoir au monsieur et sommes repartis.

Il nous restait un peu plus de 10 km, et nous en avons descendu une partie avant de monter le col de Lusette. Nous sommes tous d’avis que cette montée est de trop.
À la fin de ce col interminable, nous avons fait une petite pause, puis nous nous sommes élancés vers une superbe descente.
À la fin, que j’attendais avec impatience car j’étais dans la confidence de Papa, Anna et Nils poussèrent un cri d’émerveillement.
Ils découvraient la surprise du gîte : le refuge de Rebecca. C’est là même où nous avions fêté les 50 ans de Papa.
Nous étions d’autant plus ravis qu’il commençait à pleuvoir fort, et que nous étions déjà mouillés ; trouver un terrain et monter les tentes dans ces conditions aurait été très pénible.
Nous nous sommes annoncés, et avons été chaleureusement accueillis par Rebecca, tout sourire.

On nous a montré nos lits, nous avons déballé nos affaires, bu un chocolat chaud, et assisté au grabuge de la préparation de la soirée.
Après quelques questions, nous avons découvert que chaque jeudi soir, il y avait un petit spectacle ; ce soir-là, on accueillait un couple où l’une lisait des poésies et l’autre jouait de l’accordéon.
En une demi-heure, une petite foule est arrivée ; avec les gens qui y dormaient, nous étions environ 30 dans le gîte.
Puis la soirée a commencé. La dame lisait intensément, et l’homme accompagnait les textes d’airs pertinents, nous mettant dans une drôle d’ambiance.
Gentiment, elle avait proposé au début du spectacle que, comme nous étions jeunes, nous pouvions partir à la mi-temps si on s’ennuyait ; mais nous sommes restés.
C’étaient de drôles de textes, et même si j’en saisissais la plupart, pour Papa c’était un flux de mots, sans phrases, ponctuation ni changement de texte.
L’accordéon m’hypnotisait, c’était peut-être ce que j’ai préféré.
Finalement, nous avons longuement applaudi, puis je suis allée demander à la dame des clarifications : elle m’a répondu qu’eux-mêmes ne comprenaient pas tout, et que la poésie est surtout interprétative, faite pour rêver.

Le buffet est arrivé. Tout est cuisiné par Rebecca elle-même, et se composait de pain, rillettes, fromage, melon et jambon.
Puis sont arrivées les tartes “recette spéciale secrète du Cap de Coste” — le nom du gîte.
Et enfin, le dessert : un grand gâteau avec des boudoirs, une crème au fromage blanc très légère, et, au-dessus, des Reine-Claude (un genre de prunes-mirabelles) coupées en deux.

On s’est régalés, puis avons passé une petite soirée. Les invités sont partis, et les autres sont allés se coucher.
Nous sommes restés longtemps, avec le chien confiné hors du dortoir, à parler de nos périples et des leurs.
Puis, sans un bruit, nous sommes allés nous coucher, promis, les autres déjà endormis.



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